Gilets jaunes, 6 mois et après?

Chronique de Daniel Margreth, le 20 mai 2019:

Voilà donc plus de 6 mois (depuis le 17 novembre 2018) que le mouvement des gilets jaunes a déferlé sur la scène sociale, politique, policière et judiciaire dans un immense brouhaha inédit qui a chahuté toutes les structures politiques et syndicales.
Un mouvement qui se disait apolitique avec pour seule revendication la baisse des taxes sur le carburant et un seul lieu de revendication, les rond-points et la rue…

Le mouvement est inédit car il est structuré sur la base des réseaux sociaux, une première,  hors des structures syndicales et associatives mais autour de pages et de groupes animés par des figures nationales ou locales autoproclamées et qui organisent de façon plus ou moins spontanée l’occupation et la prise de parole sur les rond-points de nos campagnes sur les axes routiers avec, comme signe de reconnaissance, le fameux gilet jaune…
Il mobilise les citoyens abandonnés, ou qui se sentent comme tel, par la république, les syndicats ou la politique et qui décident de prendre eux-mêmes leurs affaires en main contre la taxe sur les carburants au moment où le gouvernement annonce son augmentation alors que, victimes de la politique d’urbanisation des villes, ils sont partis se loger dans les campagnes environnantes pour des raisons financières, dans des villages qui se désertifient progressivement depuis 20 ans.

Bien vite les rond-points deviennent un lieu convivial où les gens isolés se rencontrent, se parlent et découvrent qu’ils sont nombreux à souffrir des mêmes maux. Les paroles et les discussions vont bon train et petit à petit, avec le temps qui passe sans réponse du pouvoir politique, se dessine une liste de plus en plus longue de revendications qui répondent aux difficultés de chacun face aux problèmes des gilets jaunes dans leur vie quotidienne…

Ce sera d’abord l’exigence de l’abandon de la taxe carbone sur le carburant, puis la TVA à 0%  sur les produits de premières nécessités, la revalorisation des retraites, pensions et minima sociaux avec leur indexation,  le rétablissement de l’ISF (dont la suppression est ressentie comme une véritable provocation du président Macron) puis, devant l’absence de réponse du pouvoir, le RIC en toutes matières est apparu comme l’outil démocratique indispensable pour enfin reprendre la main sur la politique et semaine après semaine la liste s’est enrichie de revendications de justice sociale, fiscale, démocratique et climatique…

Rapidement, devant l’absence de réponse du pouvoir, le slogan « Macron démission » est crié dans toutes les manifestations avec « Castaner en prison » et la chanson « Emmanuel Macron, oh, tête de con, on vient te chercher chez toi »…

La violence des blacks blocs déferle alors dans les manifestations parisiennes des gilets jaunes et dans les grandes villes entraînant une féroce répression policière et le vote d’une nouvelle loi « anti-casseurs » qui criminalise un peu plus encore le mouvement social.
En même temps la violence policière provoque un mort et des blessés graves (mains arrachées, éborgnés, autres blessures) des milliers de GAV, et l’institution judiciaire prononce de très nombreuses condamnations, en comparution immédiate, à de la prison ferme dans toute la France.

Mi-décembre 2018, Macron intervient enfin à la télévision pour annoncer qu’il a entendu les revendications de la rue (sans prononcer le nom des gilets jaunes) et décide d’augmenter le pouvoir d’achat des plus démunis par une aide spécifique de la CAF. Cette décision et le ton hautain de son allocution ne désarme pas la mobilisation.
Mi-janvier 2019, le pouvoir fait une diversion en décidant la tenue d’un Grand Débat de 2 mois dans tout le pays, espérant éteindre la contestation. Peine perdue, même si le mouvement accuse une baisse d’activité, il résiste et réapparaît, affaibli, mais toujours présent.

Pendant toute cette période, d’une longueur encore jamais vue pour un conflit social, de nombreuses initiatives seront prises par différents groupes ou personnalités du mouvement: leaders autoproclamés pour rencontrer les pouvoirs publics, organisation en structure associative, en « syndicat », en liste électorale pour les Européennes, toutes sont désavouées aussitôt par la base du mouvement qui se veut « horizontal », sans délégué national, sans porte parole national…
Cependant, le mouvement sent confusément le besoin de faire front commun avec d’autres mouvements revendicatifs et perçoit lentement que nombre de ses revendications sont les mêmes que ceux des salariés et décident de se rapprocher doucement des batailles syndicales en participant aux manifestations syndicales avec leurs gilets jaunes et leurs propres revendications: la convergence des luttes fait son chemin lors des marches sur le climat et le 1er mai notamment…

Voilà donc 6 mois que le mouvement des gilets jaunes se débat comme il peut, à sa manière, pour faire aboutir ses revendications. La campagne des Européennes ne perturbe pas trop sa marche même si la mobilisation est moins importante qu’avant le Grand Débat. Néanmoins, depuis 2 semaines, la volonté de reprendre les rond-points a redonné du courage et de la détermination.

Il me semble que le mouvement des gilets jaunes est à la croisée des chemins: sa volonté d’indépendance, son absence de structuration (hormis les groupes et les pages sur les réseaux sociaux), et la nécessité de faire convergence (avec les revendications sociales des syndicats et avec les revendications écologiques des associations sur le climat) sont de nature complémentaire à conditions d’avoir un minimum d’organisation. Il va falloir marcher sur ses 2 jambes: le mouvement tel qu’il est d’une part, et des dispositifs plus conventionnels d’autre part pour faire la passerelle avec les structures associatives, syndicales et politiques.

Pour ma part, j’ai choisi. Je reste attaché au mouvement des gilets jaunes en cherchant, à ma modeste place, à l’unifier le plus possible sur la base des revendications mais je travaille aussi , avec d’autres gilets jaunes, à construire un dispositif associatif sur les mêmes objectifs revendicatifs. Il faut absolument trouver des débouchés sociaux et politiques en dialoguant avec les structures existantes sinon notre mouvement des gilets jaunes restera, faute d’un rapport de force suffisant, dans l’incantation sans jamais résoudre les problèmes sociaux, fiscaux, écologiques et politiques que nous dénonçons depuis 6 mois.

L’avenir dira si le mouvement des gilets jaunes saura prendre le bon chemin, pour ma part, je le crois et je continue d’y consacrer de mon temps.

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